Lorsque des syndicats de l’éducation du monde entier se sont récemment réunis à Bruxelles pour la réunion du Conseil exécutif d’Education International, l’ordre du jour allait bien au-delà des normes professionnelles ou des conditions de travail. Ce qui en est ressorti, c’est une vérité politique trop souvent sous-estimée : l’éducation n’est pas un espace neutre, et les enseignants ne sont pas de simples prestataires de services. Ils comptent parmi les acteurs les plus décisifs dans la lutte pour la démocratie, la justice et la résilience sociale.
La réunion s’est tenue dans un monde marqué par la guerre, le retour de l’autoritarisme, la fracture économique et l’instrumentalisation de l’ignorance. Dans ce contexte, Education International a réaffirmé une réalité essentielle : les systèmes éducatifs sont soit conçus pour reproduire la domination, soit pour la contester. Il n’existe pas de voie intermédiaire.
Pour celles et ceux d’entre nous qui ont fait l’expérience directe de la répression, il ne s’agit pas d’un débat théorique. En Iran, les syndicats indépendants d’enseignants sont depuis longtemps considérés comme une menace pour la survie du régime. La raison en est simple : l’éducation critique forme des citoyens, pas des sujets. Et la solidarité entre éducateurs — à l’intérieur d’un pays comme au-delà des frontières — sape la logique de la peur sur laquelle reposent les systèmes autoritaires.
Au Conseil exécutif, les témoignages d’éducateurs vivant sous la guerre et l’occupation ont rendu cette réalité incontestable. En Palestine, des enseignants ont décrit comment l’éducation se poursuit dans des tentes et dans les rues au milieu des destructions, non comme un geste routinier, mais comme un acte de résistance. En Ukraine, des responsables syndicaux ont montré comment l’organisation collective a permis de maintenir les systèmes éducatifs sous les bombardements et les coupures d’électricité, tout en défendant simultanément les droits du travail et les institutions démocratiques.
Ces expériences révèlent un schéma commun : partout où la démocratie est attaquée, les éducateurs figurent parmi les premières cibles — et parmi les derniers à capituler.
Ce qui distingue aujourd’hui Education International, c’est le passage d’une solidarité symbolique à une puissance stratégique. Des campagnes comme Go Public! Fund Education démontrent que le syndicalisme mondial, lorsqu’il est discipliné et coordonné, peut produire des résultats concrets : augmentations salariales, hausse de l’investissement public, protection contre la précarité contractuelle et restauration de la dignité de la profession. Ces avancées ne sont pas le fruit du hasard. Elles prouvent que des éducateurs organisés peuvent influencer les budgets nationaux, les institutions internationales et les priorités politiques.
Mais la portée politique de ce mouvement va encore plus loin. Les syndicats de l’éducation comptent parmi les rares acteurs capables de relier justice sociale, gouvernance démocratique, responsabilité climatique et transformation technologique dans une vision cohérente. Qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle dans les salles de classe, de l’éducation au climat, de la lutte contre le travail des enfants ou de la justice de genre, les éducateurs opèrent à l’intersection du savoir et du pouvoir.
Pour l’Iran, ces dynamiques ont des implications profondes. Les régimes autoritaires ne s’effondrent pas uniquement sous l’effet de l’échec économique ou de pressions extérieures, mais lorsqu’ils perdent leur capacité à contrôler le sens, la vérité et la légitimité. Les enseignants, en renforçant la pensée critique et la conscience collective, accélèrent cette perte.
L’éducation, la justice et la démocratie sont des dimensions interdépendantes d’une société progressiste. Sans éducation critique, la démocratie n’est qu’un mot vide. Et sans démocratie, la justice se réduit à un slogan mensonger. Il est donc de notre responsabilité, en tant qu’éducateurs et syndicalistes, de renforcer les voix qui défendent la liberté et les droits humains en consolidant la solidarité nationale et internationale.
La leçon venue de Bruxelles est claire : l’éducation est un champ de bataille stratégique, et les éducateurs sont des acteurs politiques, que les régimes l’acceptent ou non. La solidarité internationale ne remplace pas la lutte locale — mais elle la renforce, la protège et lui donne une profondeur historique.
Alors que les enseignants iraniens continuent de subir licenciements, emprisonnements et violences pour avoir défendu des droits fondamentaux, la solidarité syndicale mondiale n’est pas une œuvre de charité. C’est une responsabilité démocratique partagée. Une éducation privée de liberté n’est que de l’endoctrinement. Une démocratie sans éducation n’est qu’une promesse vide.
L’avenir des sociétés démocratiques ne se décidera pas seulement dans les parlements ou sur les champs de bataille, mais dans les salles de classe — par celles et ceux qui osent enseigner, s’organiser et résister.
Les lecteurs sont invités à consulter l’article original d’Education International pour un contexte et un reportage complets : https://www.ei-ie.org

