La question que pose la mer Rouge n'est pas de savoir qui a livré les armes. Elle est de savoir qui a transmis le savoir de s'en servir en mer, et par quels canaux ce savoir circule encore.

Le 24 juillet 2026, la raffinerie saoudienne de Jizan a pris feu. Le terminal de Yanbu, par lequel transitent environ 92 % des exportations maritimes de brut saoudien, a été touché. Deux pétroliers avaient été frappés la veille, et Abdul Malik al-Houthi avait déclaré le blocus naval de l'Arabie saoudite. Le baril a franchi les cent dollars.

Il y a dix ans, ceux qui ont mené ces frappes étaient un mouvement zaydite du nord du Yémen, né à Saada d'une contestation locale et entré en insurrection en 2004. Ils n'avaient alors aucune capacité maritime. Ils n'en avaient pas davantage en 2015, quand ils ont pris Sanaa. Ce qui s'est passé entre les deux est la seule chose qui permette d'anticiper la suite.

Trois couches, et une seule qui compte vraiment

L'appui iranien à Ansar Allah s'est construit par strates. L'erreur la plus répandue consiste à les confondre.

La première est idéologique. Dans les années deux mille, le mouvement revendique une filiation avec la révolution islamique, en reprend le répertoire, envoie des cadres se former à Qom. Cette couche ne produit aucune capacité militaire, et c'est pourtant celle que la couverture médiatique décrit le plus volontiers.

La deuxième est matérielle. Après 2014, un mouvement devenu pouvoir territorial a besoin d'armes et de pièces. C'est la période que documentent les rapports du Groupe d'experts des Nations unies sur le Yémen : saisies répétées en mer d'Arabie de composants de missiles, de drones, de systèmes de guidage venus d'Iran. Cette couche remplit des dépôts. Elle ne forme personne.

La troisième change tout, et c'est la moins racontée. À partir de 2019 et 2020, l'appui devient un transfert de savoir naval. Miner un détroit. Guider un drone de surface sur une coque qui bouge. Calculer une fenêtre de tir avec les courants et le trafic. Tenir une campagne contre des terminaux pétroliers. Rien de tout cela ne s'improvise, et aucune caisse d'armes ne le transmet. Il faut des instructeurs, un cursus, des mois.

On ne devient pas une puissance maritime parce qu'on a reçu des armes. On le devient parce qu'on a été formé.

La filière

Cette formation a un lieu. Selon des éléments rapportés par la presse britannique et par des travaux de recherche sur l'appareil sécuritaire iranien, une académie des sciences et technologies maritimes située à Zibakenar, sur la côte caspienne de la province du Guilan, accueille depuis janvier 2020 des recrues yéménites. Le cursus dure six mois, il est réservé aux stagiaires étrangers, il est placé sous l'autorité de la Force Qods, et les stagiaires sont logés à l'écart des autres étudiants. Le premier cycle aurait concerné environ deux cents personnes. Des chiffres plus larges circulent, de l'ordre de plus d'un millier de combattants formés dans des camps du Corps des Gardiens de la révolution, dont environ deux cent cinquante dans une garnison de la Force Qods à Hamedan. Ces éléments proviennent de sources ouvertes et d'opposition, ils n'ont pas été vérifiés de manière indépendante sur place, et DORNA les rapporte avec cette réserve.

La chronologie, elle, ne laisse pas de doute : les capacités navales houthies changent d'échelle dans les deux années qui suivent. Et juillet 2026 montre que la filière fonctionne toujours. Le 13, un vol a relié Téhéran à Sanaa avec à son bord, selon des sources citées par les agences internationales, entre dix et vingt et une personnes du CGRI, commandants et conseillers, plus des équipements liés aux missiles et aux drones. Six ans après le premier cycle caspien, le sens du voyage s'est inversé. Ce ne sont plus des stagiaires qui vont en Iran, ce sont des instructeurs qui vont au Yémen.

Où le savoir est capté, en amont

Reste une question que presque personne ne pose : d'où vient le savoir que ces instructeurs transmettent. Une part vient de l'expérience iranienne dans le Golfe, accumulée depuis les années quatre-vingt. Une autre vient de la recherche universitaire, et c'est là qu'un texte iranien mérite d'être lu de près.

En février 2021, le Conseil suprême de la révolution culturelle, présidé par le Guide et agissant sur recommandation du ministère de la Défense, a adopté un Acte global sur la science et la technologie dans le domaine de la défense et de la sécurité. Ce texte impose à toutes les universités iraniennes le transfert au CGRI et aux composantes armées du régime de la propriété intellectuelle et des résultats de leurs recherches. Il énumère les domaines prioritaires : équipements automatisés et sans pilote, propulsion aérospatiale, intelligence artificielle, et trois champs directement maritimes, le guidage et la navigation, la logistique et les véhicules, les infrastructures. Il désigne explicitement les départements universitaires internationaux parmi les capacités à mobiliser. Ses signataires sont le ministère de la Défense, le CGRI, le ministère du Renseignement et le bureau du Guide. Le Conseil qui l'a adopté est sous sanctions de l'Union européenne depuis mars 2023 et du Royaume-Uni depuis juillet 2023.

Or, dans ces domaines précis, des coopérations académiques internationales existent. L'Université maritime mondiale de Malmö, créée par l'Organisation maritime internationale, agence des Nations unies, a signé en novembre 2016 un protocole quinquennal avec l'Organisation des ports et de la navigation maritime iranienne et l'université Sharif. Un mémorandum entre l'Université maritime de Chabahar et l'institution suédoise a été rapporté en 2017 par le ministère iranien des Routes et du Développement urbain ainsi que par la presse iranienne. Ces informations proviennent de sources officielles iraniennes.

Disons les choses nettement. DORNA n'affirme pas, et n'a aucun élément permettant d'affirmer, qu'un programme académique européen aurait formé des combattants houthis. Ce serait faux. Le constat est ailleurs, et il dérange davantage : depuis 2021, aucune institution iranienne ne peut promettre à un partenaire étranger que le fruit d'une coopération restera civil, puisque la loi de son pays lui interdit de le promettre. Dans chaque université siège un représentant du Guide, et un service de sécurité rattaché au ministère du Renseignement encadre les déplacements, les conférences, les échanges. Le partenaire européen ne traite donc pas avec une communauté scientifique autonome. Il traite avec un maillon, et le bout de la chaîne est écrit dans un texte public.

Le point aveugle est procédural avant d'être moral. Les contrôles européens ont été bâtis autour du bien à double usage, c'est à dire autour d'un objet que l'on peut désigner. Ils n'ont pas été pensés pour un État qui capte en amont, par la loi et sans distinction, toute une production scientifique nationale. Un cours d'hydrodynamique n'est pas un bien à double usage. Une thèse sur le comportement des coques en eaux peu profondes ne s'exporte pas au sens des règlements. Dans le cadre iranien de 2021, les deux finissent pourtant au même endroit.

Ce que les houthis rapportent à Téhéran

Reste à comprendre pourquoi Téhéran a investi six ans dans cette filière. La réponse tient dans un rapport coût avantage que peu de dispositifs militaires atteignent.

Quelques centaines d'hommes formés, quelques rotations aériennes, des conseillers et des composants : voilà l'investissement. Le rendement, lui, se mesure sur les marchés mondiaux. Le 23 juillet, deux pétroliers frappés et un blocus déclaré ont suffi à faire repasser le baril au-dessus de cent dollars. Le lendemain, l'incendie de Jizan et la frappe sur Yanbu touchaient l'infrastructure par laquelle transitent environ 92 % des exportations maritimes de brut saoudien. Aucun missile iranien n'a été tiré, aucun territoire iranien n'a été exposé, et le déni reste formellement disponible.

Les effets sur l'Occident dépassent le prix du pétrole. Une menace crédible sur la mer Rouge et Bab al-Mandab déplace le fret vers le cap de Bonne-Espérance, allonge les rotations, renchérit l'assurance de guerre et se répercute sur les chaînes d'approvisionnement européennes avec plusieurs semaines de décalage. Elle immobilise des moyens navals occidentaux et des budgets d'escorte pour une durée indéterminée. Elle érode les revenus de transit égyptiens au moment où Le Caire en a le plus besoin. Et elle place les capitales du Golfe devant un dilemme qu'elles ont passé quatre ans à éviter, en rouvrant un front que la trêve avec Riyad avait refermé.

Surtout, la séquence a produit un résultat politique immédiat. Après treize nuits de frappes consécutives sur le territoire iranien, Washington a suspendu ses opérations les 25 et 26 juillet, au moment précis où la guerre basculait vers la mer Rouge. Ce que douze jours de bombardements sur l'Iran n'avaient pas obtenu, un déplacement de théâtre l'a obtenu en quarante-huit heures. Les Nations unies ont mis en garde le 24 juillet contre une escalade élargie, sans disposer d'un levier sur l'acteur concerné.

C'est la définition même d'une stratégie asymétrique réussie : externaliser le risque, conserver le bénéfice, et payer en monnaie yéménite un effet mesuré en dollars sur l'économie mondiale. Le prix de cette réussite, lui, est acquitté ailleurs. Par les équipages qui brûlent. Par les Yéménites, dont le pays sert de porte-avions et qui subiront les représailles. Et par les Iraniens, dont l'État consacre des ressources et des compétences rares à une guerre dont ils ne tirent rien, pendant que le rial s'effondre et que l'électricité est coupée chez eux.

Le paradigme, pas l'incident

On peut traiter la mer Rouge comme un épisode, et chercher la mesure technique qui le referme. Ce serait répéter l'erreur des vingt dernières années. Ce que cette séquence montre, une fois de plus, c'est que la projection armée hors des frontières n'est pas une politique parmi d'autres pour la République islamique. Elle est son mode de survie. Un pouvoir qui a renoncé à fonder sa légitimité sur le consentement de sa population la fonde sur la capacité de nuire au dehors, et cette capacité doit être entretenue, démontrée, périodiquement employée. Former des marins étrangers sur la Caspienne relève de la même logique que capter la production scientifique de ses universités : mettre chaque ressource nationale au service d'un rapport de force extérieur.

Il en découle une difficulté que les chancelleries connaissent sans la nommer. Tant que ce paradigme tient, contenir Téhéran suppose des instruments qui atteignent aussi, et parfois d'abord, la société iranienne. Les sanctions larges appauvrissent des familles avant d'entamer un appareil qui a bâti son économie de contournement. Les frappes détruisent des infrastructures civiles dont dépendent des villes entières. La rupture académique frappe des chercheurs déjà surveillés. Chaque outil disponible porte ce défaut, et la lucidité consiste à le dire plutôt qu'à le maquiller.

La question n'est pas de choisir entre fermeté et protection de la population. Elle est de savoir si l'on continue à traiter comme un partenaire perfectible un appareil dont l'agressivité extérieure est la condition d'existence.

DORNA défend, sur ce point, une position simple et constante. Reconnaître d'abord la nature du régime et le rôle structurel qu'y joue le CGRI, plutôt que de traiter chaque crise comme un dérapage réparable. Conditionner ensuite, systématiquement, tout ce qui peut l'être : coopération scientifique, échanges techniques, accès aux marchés et aux institutions, avec des critères vérifiables et des clauses qui s'appliquent réellement. Contrôler ce qui reste ouvert, en sachant que le régime a inscrit dans sa propre loi qu'il capterait ce qu'il peut. Et rompre là où le contrôle est impossible, sans étendre la rupture à ceux qui ne sont pas l'appareil.

Cette exigence a un corollaire que DORNA porte avec la même constance : la protection de la société iranienne, de ses chercheurs, de ses professionnels, de ses passerelles vers le monde. Ils ne sont pas les alliés du dispositif décrit ici, ils en sont les premiers surveillés et les premiers appauvris. Une politique qui les frappe en visant l'appareil se trompe de cible et, à terme, se prive de l'Iran qui rendra une autre relation possible.

En mer Rouge, en juillet 2026, des équipages ont brûlé. Les compétences qui ont permis de les atteindre ont été enseignées quelque part, à quelqu'un, par quelqu'un. Tant que le régime qui organise cet enseignement demeure ce qu'il est, la question ne sera jamais de savoir comment refermer un incident, mais combien de temps encore le monde acceptera d'en absorber le coût.

DORNA est une organisation non partisane qui œuvre à la structuration d'une transition démocratique en Iran. Elle distingue strictement l'appareil de l'État iranien de la société et de la communauté scientifique iraniennes, dont elle défend l'insertion internationale. Cet article s'appuie sur l'étude d'Iran Observatory « La convergence conditionnelle », publiée le 27 juillet 2026, et sur les sources qui y sont détaillées.