Position Paper · 26 août 2026

La guerre économique contre Téhéran

Un régime comptable de la ruine intérieure et de la pression qu'il a lui-même provoquée

Le 24 août 2026, Washington a lancé une campagne de sanctions secondaires que la Direction du Trésor américaine qualifie elle-même de devastating economic operation. Bruxelles, à travers l'E3, converge. Abou Dhabi a fermé son hub financier six jours plus tôt. Une guerre économique est désormais formellement engagée contre le régime iranien. Ce texte examine son double effet : sur la population iranienne, qu'elle enfonce dans une misère organisée par la République islamique elle-même, et sur l'exécutif iranien, qui installe à Téhéran une inquiétude successorale et sécuritaire d'une intensité inédite depuis 1979.

DORNA soutient une lecture précise. La ruine économique iranienne procède de la nature même du régime. Les sanctions elles-mêmes ne sont pas advenues par hasard. Elles sont la conséquence directe de la trajectoire que le régime a imposée à son propre pays et à ses interlocuteurs. Le régime est comptable de la ruine intérieure. Il est également comptable de la pression extérieure qu'il a lui-même rendue nécessaire.

ICe qui vient de se déclencher

Trois événements ont resserré la contrainte en dix jours. Le 16 août, le mémorandum de désescalade a expiré sans successeur. Le 18 août, Abou Dhabi a suspendu ses échanges directs avec Téhéran, retirant à la République islamique son principal point de recyclage financier régional. Le 24 août, la Direction du Trésor américaine a désigné une nouvelle vague de sanctions secondaires ciblant la flotte fantôme iranienne, les raffineurs indépendants du Shandong, et les intermédiaires hongkongais. Iran Observatory documente cette séquence dans deux analyses publiées le 25 août12.

L'E3 européen, à travers ses coordinations récentes au Conseil des affaires étrangères, converge dans la même direction. Le régime islamique fait désormais face à un dispositif de pression coordonnée qui articule sanctions primaires, sanctions secondaires, fermeture partielle du système financier régional et sanctions européennes réimposées par le mécanisme de snapback onusien depuis septembre 2025. La formulation américaine, devastating economic operation, a valeur d'annonce doctrinale. La guerre économique contre le régime iranien est engagée dans une phase nouvelle.

Cette phase produit deux effets qu'il faut lire ensemble. Le premier, sur la population iranienne, sera immédiat, chiffrable, douloureux. Le second, sur l'exécutif iranien, sera plus discret, plus révélateur, et probablement plus déterminant pour la trajectoire des dix-huit prochains mois.

IILa ruine est un système, non un accident conjoncturel

Les données rassemblées par Iran Observatory dressent le tableau d'une économie que la contrainte extérieure n'a pas créée. L'inflation alimentaire dépasse 128 % en rythme annuel. Le salaire mensuel d'un ouvrier iranien couvre huit jours de vie sur un mois. Le pays qui détient les troisièmes réserves prouvées de brut de la planète manque de quinze millions de litres d'essence par jour. Trente millions d'Iraniens basculent sous le seuil de pauvreté.

Ces chiffres ne relèvent pas d'un accident conjoncturel provoqué par les sanctions. Ils relèvent d'une architecture extractive organisée depuis quatre décennies par la République islamique elle-même. Cinquante et un pour cent des recettes d'exportation d'hydrocarbures étaient explicitement affectés au CGRI et aux forces de l'ordre dans le projet de budget iranien pour l'année 1404. Le complexe parastatal iranien, agrégeant Gardiens de la Révolution, holdings militaires comme Khatam al-Anbiya, et fondations religieuses de type Setad, Astan Quds Razavi et Bonyad Mostazafan, contrôle une part de l'économie formelle iranienne estimée à plus de la moitié du produit intérieur brut selon les analyses convergentes publiées en 2026 par le CISES et Janes3. Le patrimoine sous contrôle effectif du Beit-e Rahbari, à travers Setad, est estimé à environ deux cents milliards de dollars selon les chiffres du Trésor américain retenus par les capitales occidentales, contre quatre-vingt-quinze milliards dans l'enquête Reuters de référence publiée en 20134. La contrebande de carburant vers le Pakistan, chiffrée par le président Pezeshkian lui-même à trente millions de litres par jour, passe par des points de passage sous contrôle direct des Gardiens.

Billets iraniens à l'effigie de Khomeini et Khamenei
Billets de la République islamique. La nature de la monnaie nationale et la nature d'un régime qui, depuis quatre décennies, canalise la richesse du pays vers les Gardiens, le Beit-e Rahbari et les fondations, se lisent dans une même image.

Cette architecture pré-existe à la campagne d'août 2026. Elle a produit la contraction de la classe moyenne bien avant la vague de sanctions secondaires américaine. Elle a produit la ruine du pouvoir d'achat, la fuite des cerveaux, la contrebande, la corruption structurelle. Ce que les sanctions font, en toute rigueur, se limite à accélérer le rythme d'un phénomène que le régime lui-même a construit.

L'expérience de la période JCPOA rend cette lecture indiscutable. Entre janvier 2016 et mai 2018, l'Iran a bénéficié d'un allègement massif de sanctions : restitution de près de soixante milliards de dollars d'avoirs gelés à l'étranger, hausse des exportations de brut d'environ un million à deux millions et demi de barils par jour, réintégration formelle au marché international. Le rebond mécanique fut réel. Le PIB iranien crût de 12,5 % pour l'exercice 2016/17, essentiellement porté par la reprise de la production d'hydrocarbures. Mais la croissance du PIB non pétrolier plafonna à 0,8 % sur la même période selon la Banque mondiale. Les investissements directs étrangers n'arrivèrent jamais à hauteur des attentes, les banques iraniennes ne parvinrent pas à se réintégrer au système financier mondial en raison des règles GAFI qui maintenaient l'Iran sur sa liste des juridictions à haut risque, le chômage des jeunes resta à 26 %, la fuite des cerveaux ne ralentit pas, et le rial recommença à se déprécier dès l'été 2017, plusieurs mois avant l'annonce du retrait américain5. La leçon est claire : lorsque la contrainte extérieure est levée, l'économie iranienne ne se libère pas. Elle expose la structure de captation qui la maintient à terre. La part de la ruine attribuable aux sanctions est donc bornée par une expérience empirique récente. La part attribuable au régime, elle, résiste à toute levée.

Cette précision n'est pas mineure. Elle est la clef de lecture politique du dossier. La responsabilité première de la ruine iranienne se lit dans la République islamique elle-même, comme système économique, comme architecture de transfert, comme régime politique organisé autour de la captation. Les sanctions occidentales elles-mêmes n'ont pas été choisies dans le vide. Elles ont été rendues nécessaires par la trajectoire du régime, par sa politique méthodique de contournement du droit international, par son architecture extractive et par la fermeture systématique des canaux diplomatiques qu'il a lui-même conduite. Le régime est comptable de la ruine intérieure. Il est comptable de la pression extérieure qu'il a lui-même provoquée.

IIICe que le régime redoute

Une lecture attentive des signaux envoyés par Téhéran depuis le début de l'été révèle un état d'inquiétude exécutive que la République islamique n'avait pas laissé transparaître à cette intensité depuis 1979. Cette inquiétude prend plusieurs formes.

Elle prend d'abord la forme d'une répression accélérée. Le nombre d'exécutions politiques documentées par HRANA et ECPM en juillet et août 2026 dépasse en cumul mensuel le double du rythme historique de la République islamique. Les vagues d'arrestations touchent désormais des figures publiques que le régime avait longtemps épargnées, journalistes indépendants, universitaires, avocats, syndicalistes. Ce durcissement est un signal de peur, non de force. Un régime confiant n'a pas besoin d'arrêter ses avocats.

Elle prend ensuite la forme d'un verrouillage sécuritaire préventif. Les coupures d'internet ciblées se multiplient sur des zones précises, principalement dans les provinces à forte densité kurde et baloutche. Les postes-frontières sont renforcés. Les mouvements de force au sein de la Basij, redéployée en configuration anti-émeute urbaine dans les principales métropoles, ont été documentés dès la deuxième semaine d'août. Ces dispositifs se préparent à un scénario que Téhéran anticipe explicitement.

Elle prend enfin la forme d'un glissement rhétorique dans les prêches du vendredi et dans les déclarations des cadres du CGRI. Le lexique de la sédition (fitna) et de la guerre hybride sature les discours institutionnels du régime depuis le début du mois. Les avertissements adressés à la population, formulés dans les termes anciens du complot occidental, révèlent la conscience qu'a l'exécutif iranien du basculement en cours. Un régime installé ne prévient pas ses citoyens contre un soulèvement qu'il ne redoute pas.

À ces signaux s'ajoutent des indices de tensions internes au sommet. La succession de Mojtaba Khamenei, formalisée en mars 2026 après la mort du Guide en février, n'est pas contestée par les Gardiens mais n'est pas reconnue par plusieurs figures des fractions civiles du régime. La lettre de démission attribuée au président Pezeshkian, diffusée fin mai puis démentie officiellement sans rétractation publique du président lui-même, révèle un exécutif fracturé. Les récentes rumeurs de vente partielle d'actifs stratégiques par les fondations religieuses, si elles se confirmaient, indiqueraient un régime en train d'organiser sa liquidité pour un scénario de rupture.

Pris ensemble, ces signaux forment le portrait d'un pouvoir qui prépare, sans le nommer, une crise dont il redoute qu'elle échappe à son contrôle. La guerre économique déclenchée le 24 août ne fabrique pas cette crise. Elle en dévoile la profondeur en accélérant les mécanismes qui la produisent.

IVCe que l'Europe a devant elle

Il ne revient pas à DORNA de prédire ce que la société iranienne fera ou ne fera pas dans les semaines et les mois à venir. Il revient à DORNA de lire ce que le régime, par ses propres signaux, laisse voir de son état intérieur. Quand un pouvoir double le rythme de ses exécutions, verrouille son espace numérique, redéploie ses forces anti-émeute dans la configuration urbaine, sature son discours institutionnel du lexique de la fitna, et laisse voir publiquement les fractures de son exécutif au plus haut niveau, les chancelleries européennes ont devant elles un moment de crise institutionnelle iranienne qui ne demande aucune prédiction sociologique pour être identifié.

Les données de fond confirment la profondeur de ce moment. Le rial a perdu la moitié de sa valeur en dix-huit mois. Le taux de participation à l'élection législative iranienne de 2024 était tombé à quarante et un pour cent, plus bas niveau historique de la République islamique. La documentation des exécutions politiques dépasse en cumul dix-huit mois le double du rythme historique. Les postes-frontières d'Agarak et de Kapikoy voient passer des flux migratoires iraniens sans équivalent depuis 1979. Ces indicateurs ne relèvent pas d'une lecture prospective ; ils relèvent d'un constat de vulnérabilité systémique que le régime lui-même n'a plus les moyens de dissimuler.

La question n'est pas de savoir si cette crise existe. La question est de savoir si l'Europe entre dans ce moment avec une doctrine, ou si elle en reste au statut de spectatrice.

VChangement inévitable et coût de l'inaction européenne

Quatre décennies de concentration de la rente entre les mains d'une oligarchie parastatale n'ont mis aucun régime à l'abri de l'horizon inévitable de sa propre chute. La République islamique n'échappe pas à cette règle. Ce que les indicateurs exécutifs, financiers, démographiques et sécuritaires de l'Iran laissent voir aujourd'hui, c'est le portrait d'un système entré dans un chemin de rupture institutionnelle. Le changement est inévitable ; non parce qu'une force le promet, mais parce que la structure existante ne tient plus la trajectoire qu'elle s'est elle-même imposée. La véritable question stratégique n'est pas de savoir si le changement se produit. Elle est de savoir sous quelle forme il se produit et avec quel Iran la région et le monde auront rendez-vous.

Si les capitales européennes s'en tiennent au statut de spectatrices et si la communauté internationale ne révise pas la doctrine qu'elle poursuit depuis quatre décennies vis-à-vis de la République islamique, l'horizon probable est celui d'un État failli au cœur du Moyen-Orient : une puissance qui perd le contrôle effectif de son territoire national ; qui consume ses ressources dans des tensions internes ; qui projette vers la Turquie, le Caucase et l'Europe une nouvelle vague de réfugiés d'une échelle sans équivalent depuis la déstabilisation syrienne ; qui abandonne dans le désordre ses réseaux extra-régionaux en Syrie, en Irak, au Liban et au Yémen ; qui laisse dériver un stock nucléaire enrichi bien au-delà des besoins civils identifiés par l'AIEA ; et qui ouvre aux groupes djihadistes et aux reconfigurations sécuritaires les plus indésirables un espace inédit. Ce scénario n'est le scénario souhaité d'aucun acteur, en Iran comme au-delà. Il est le scénario que le régime lui-même a rendu structurellement probable.

Le coût de l'inaction européenne dans ce moment ne se calcule pas d'abord en Iran. Il se calcule dans la sécurité de l'Europe elle-même : dans la charge migratoire, dans la stabilité des marchés énergétiques, dans la trajectoire des armements non conventionnels au Moyen-Orient, dans l'architecture de la sécurité collective mondiale. La préparation d'une doctrine pour le moment de transition iranien n'est ni une faveur au peuple iranien, ni un choix éthique isolé. Elle est une nécessité stratégique pour l'Europe et pour la communauté internationale, à la mesure d'un engagement dû à une société iranienne qui, depuis quatre décennies, paie le prix de ce régime avant toute autre capitale.

DORNA se tient à disposition des institutions européennes et des rédactions qui souhaitent approfondir cette lecture, par ses publications, ses briefings et ses cadres de coordination indépendants.

Notes

  1. Iran Observatory, « Ce que les sanctions font, ce que le régime en fait », analyse du 25 août 2026. iranobservatory.org
  2. Iran Observatory, « The main front is now economic: the weapon of the dollar against the weapon of the strait », Decrypt letter n° 04, situation report 10-24 août 2026. iranobservatory.org
  3. CISES, « The IRGC, the Iranian Economy, and Prospects for Regime Change », mars 2026 ; Janes OSINT Insight Report, « The sources of Iran's IRGC's financial empire and their sustainability » ; Clingendael, « Beyond the IRGC: The rise of Iran's military-bonyad complex ».
  4. US Department of the Treasury, désignations OFAC visant le bureau du Guide, 2019, chiffre repris par Washington Examiner, Daily Sabah et Atalayar en 2026 ; Reuters, enquête Steve Stecklow et al., « Assets of the Ayatollah », novembre 2013, estimation Setad/EIKO à 95 milliards de dollars.
  5. Banque mondiale, Iran Economic Monitor, éditions Automne 2016, Printemps 2017 et Octobre 2017 ; Washington Institute for Near East Policy, « Iran's Modest Economic Changes Since JCPOA Implementation » ; Brookings Institution, « With the US out, how can Iran benefit from the JCPOA? » ; Migration Policy Institute, « Iran Loses Highly Educated and Skilled Citizens during Long-Running Brain Drain » ; GAFI (FATF), statut de l'Iran maintenu sur la liste des juridictions à haut risque tout au long de la période JCPOA et jusqu'à ce jour.
DORNA — Institut indépendant pour une transition démocratique en Iran
Position Paper · Publié le 26 août 2026 · dornairan.com