L'économie de la survie. Iran 2026. Rapport DORNA, juin 2026
DORNA · Rapport · Juin 2026

L'économie de la survie

Iran 2026, du témoignage à la lecture stratégique

Publication · 4 juin 2026, Paris Auteur · Cellule de recherche de DORNA
Sommaire
  1. · Synthèse
  2. I. Cadre et méthode
  3. II. L'ordre macroéconomique de 2026
  4. III. La parole des Iraniens (12 témoignages)
  5. IV. Lecture structurelle, un effondrement organisé
  6. V. Indicateurs à surveiller

Synthèse

Ce rapport rend compte d'un double matériau. D'abord, un corpus de témoignages adressés à DORNA au cours du printemps 2026 par des citoyens iraniens, ouvriers, fonctionnaires, indépendants, mères de famille, jeunes diplômés, en réponse à une sollicitation publique simple, dire l'état de leur économie domestique. Ensuite, un appareil de données macroéconomiques et structurelles couvrant l'inflation, la monnaie, les salaires, le marché du travail, le système de protection sociale, l'impact cumulé des deux guerres de 2025 et 2026, et la captation parastatale de l'économie iranienne.

1,75 MRials iraniens pour un dollar, taux marché libre au 4 juin 2026
Bonbast / Alanchand
73,5 %Inflation annuelle officielle, fin esfand 1404
Banque centrale d'Iran
99 – 110 %Inflation alimentaire en glissement annuel
BCI / Centre statistique d'Iran
95 $Salaire minimum mensuel, après revalorisation de mars 2026
Conseil supérieur du travail
200 Md $Patrimoine sous contrôle effectif du Beit-e Rahbari
Reuters · Clingendael
51 %Part des recettes pétrolières affectée au CGRI et aux forces de l'ordre dans le projet de budget 1404
Iran International, avril 2025

Le diagnostic tient en trois lignes. La République islamique est entrée, au sens technique du terme, dans un régime d'hyperinflation, avec une dépréciation monétaire qui place le rial à 1,75 million pour un dollar au 4 juin 20265 et une inflation alimentaire que les organismes officiels eux-mêmes situent entre 99 et 110 % en glissement annuel2. Le salaire minimum, revalorisé de 60 % en mars 2026, vaut désormais 95 dollars par mois6, soit moins de la moitié de sa valeur réelle d'il y a dix-huit mois et environ un tiers du seuil de pauvreté reconnu par le Centre de recherche du Majlis pour un foyer de quatre personnes à Téhéran8. Les classes moyennes urbaines, encore identifiables il y a cinq ans, sont devenues, selon la formule reprise par le quotidien Shargh, une « classe moyenne pauvre ».

Cet effondrement n'est pas conjoncturel. Il est l'effet visible d'un système économique organisé pour transférer la richesse vers une oligarchie politico-sécuritaire, le complexe formé par les Gardiens de la Révolution, les fondations religieuses (bonyads), le Setad placé sous l'autorité du Guide, et l'armature de sous-traitance qui en dépend. La part de la rente pétrolière et gazière allouée au CGRI et aux forces de l'ordre dans le projet de budget 1404 s'élevait à 51 %18. Le patrimoine sous contrôle effectif du Beit-e Rahbari, consolidé entre Setad, Astan Quds Razavi et Bonyad Mostazafan, est aujourd'hui estimé à environ 200 milliards de dollars19. L'inflation, l'effondrement du rial et la guerre sont les symptômes ; la captation parastatale et le verrouillage politique en composent la maladie.

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I. Cadre et méthode

Une commande adressée à la société

Au printemps 2026, alors que l'Iran sortait à peine d'une guerre majeure et qu'une partie du réseau électrique et aérien fonctionnait au ralenti, DORNA a relayé sur les comptes personnels de plusieurs de ses membres une demande publique simple, formulée en persan : si vous voulez témoigner de votre situation économique, écrivez-nous, et indiquez votre revenu, pour que nous puissions mesurer l'écart entre la cherté des prix et la rémunération des Iraniens ordinaires. La demande a circulé sur Instagram à un moment où la levée temporaire des restrictions d'internet, ordonnée le 26 mai 2026 après 88 jours de coupure nationale, rendait l'expression directe possible pour la première fois depuis le début de la guerre.

Le matériau reçu en quelques jours dépasse la rubrique du témoignage. Il constitue un échantillon transversal, non statistiquement représentatif au sens académique du terme mais suffisamment large pour révéler des structures. Y figurent des ouvriers du bâtiment, un mécanicien d'avion en sous-traitance aéroportuaire, des indépendants, des fonctionnaires de petite et moyenne catégorie, un agent immobilier, une mère de famille atteinte d'un cancer, des couples récemment mariés, des mères seules, des jeunes diplômés au chômage, des artisans-patrons d'ateliers de mécanique de précision, et un témoin d'événements politiques antérieurs dont le récit a été versé séparément à la filière humanitaire de DORNA.

Tous les témoignages reçus dans cette collecte initiale et conservés dans le présent rapport ont été anonymisés. Les identifiants personnels, photographies de visage ou indications de localisation précises ont été retirés. Les références à des personnes politiques iraniennes ont été remplacées par des descriptions générales. Le rapport préserve, en revanche, les chiffres d'âge, de revenu déclaré, et le détail des dépenses, parce que c'est ce détail qui rend lisible la condition économique réelle des Iraniens en 2026.

Triangulation et limites

Le présent rapport articule le matériau de témoignages avec un appareil de données institutionnelles et indépendantes. Côté iranien, les chiffres d'inflation et de salaires sont ceux que publient la Banque centrale d'Iran, le Centre statistique d'Iran, le ministère du Travail et le Centre de recherche du Majlis. Côté international, l'analyse mobilise les données du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, de la Bourse & Bazaar Foundation, du Stimson Center, de l'Atlantic Council, de l'institut Clingendael et du Congressional Research Service américain. Les évaluations indépendantes de Steve Hanke (Cato Institute et Johns Hopkins) sur le régime d'hyperinflation sont citées comme borne haute, en cohérence avec les méthodologies de la Banque centrale et du FMI sur les bornes basse et médiane.

Trois limites méthodologiques doivent être assumées. La première tient à ce que les chiffres publiés par les institutions iraniennes sont politiquement orientés et présentent un écart structurel avec les estimations indépendantes ; ce rapport cite donc les sources officielles d'abord, et les bornes indépendantes ensuite, en signalant chaque divergence. La seconde tient à ce que les témoignages sont déclaratifs et non vérifiés cas par cas ; leur valeur tient à la cohérence de leur structure et à leur recoupement avec des données macroéconomiques sourcées. La troisième tient à ce que la situation iranienne évolue rapidement, et le cessez-le-feu indéfini mis en place le 21 avril 2026 reste fragile ; les chiffres et constats sont arrêtés à la date du 4 juin 2026.

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II. L'ordre macroéconomique de 2026

La monnaie, un effondrement validé par les institutions du régime

Le rial iranien a perdu, depuis le début de la guerre de juin 2025, plus de la moitié de sa valeur en dollars américains. Au 4 juin 2026, le taux de marché libre relevé par les plateformes Bonbast et Alanchand s'établit à 1 747 000 rials pour un dollar, contre environ 820 000 à la veille du 13 juin 20255. L'État iranien maintient en parallèle un système de change fragmenté à trois taux, dont l'écart avec le marché libre s'est creusé au cours de l'année 1404, et dont le démantèlement progressif, en particulier le retrait du taux préférentiel à 285 000 rials par dollar pour les importations alimentaires et pharmaceutiques, est la principale courroie de transmission de l'inflation en 140514.

L'inflation enregistrée par la Banque centrale d'Iran s'établissait, point à point, à 73,5 % à la fin de l'année 1404 (20 mars 2026)1. Le FMI projette, dans son World Economic Outlook d'avril 2026, une inflation moyenne 2026 de 68,9 % et une contraction du PIB réel de 6,1 %4. L'estimation indépendante la plus contestée, celle de Steve Hanke, dérive de l'observation du taux de change de marché libre une inflation mensuelle implicite de 69,6 %, ce qui place l'Iran, selon la définition de Cagan, dans un régime d'hyperinflation3. L'écart entre les trois mesures, l'officielle, la projetée et la dérivée, est moins une querelle de méthode qu'une indication politique : les institutions du régime, en publiant elles-mêmes une inflation de plus de 70 %, ont déjà cessé de protéger la fiction de la stabilité.

L'inflation alimentaire constitue le marqueur le plus lisible de la catastrophe. Le Centre statistique d'Iran publie, en février 2026, une inflation des prix de l'alimentation et des boissons à 110 % en glissement annuel, avec des sous-composantes spectaculaires : 142 % sur les céréales et le pain, 173 % sur le riz iranien et 209 % sur le riz importé, 117 % sur les viandes, 375 % sur l'huile végétale solide et 308 % sur l'huile liquide, 113 % sur les fruits2. La Banque centrale, plus prudente, retient 99 % sur la même catégorie. Le quotidien IranWire qualifie ce niveau de plus élevé jamais enregistré depuis la Seconde Guerre mondiale.

Repère

Le salaire minimum iranien vaut désormais 95 dollars par mois, contre 238 dollars il y a dix-huit mois.

Le salaire, un effondrement masqué par les chiffres nominaux

Le Conseil supérieur du travail iranien a fixé, pour l'année 1405, un salaire minimum à 166 255 500 rials par mois, soit 16,6 millions de tomans, présenté comme une augmentation de 60 %7. Au taux de marché libre, cette somme représente environ 95 dollars. La référence syndicale revendiquée par le bench des travailleurs, à 60 millions de rials par tête et donc 24 millions de tomans pour un foyer de quatre personnes, fixait le seuil de subsistance reconnu par le Centre statistique. Le gouvernement a pris acte de la revendication et fixé un salaire inférieur de plus du tiers à cette base. La revalorisation de 60 % couvre tout juste l'inflation officielle ; elle n'efface pas le retard accumulé depuis 2024 et reste très en deçà de l'inflation alimentaire à 99-110 %.

Le seuil de pauvreté national publié par le ministère du Bien-être pour 1404 s'établit à 6 128 739 tomans par personne et par mois, soit environ 24,5 millions de tomans pour un foyer de quatre personnes. À Téhéran, le Centre de recherche du Majlis, organe d'analyse parlementaire, a confirmé un seuil supérieur à 30 millions de tomans par foyer, et les estimations indépendantes, citées notamment par le quotidien Shargh en septembre 2025, situent le seuil de subsistance réelle au-delà de 55 millions de tomans pour la capitale8. L'écart entre le salaire minimum et ce seuil n'est plus une question de tension sociale, c'est une équation de survie : un foyer à un seul salaire minimum vit, en 2026, avec 30 % du revenu nécessaire à sa subsistance officiellement reconnue.

Le marché du travail ajoute à cette équation une asymétrie structurelle. Le taux de chômage officiel publié par le Centre statistique d'Iran, 7,6 % pour l'hiver 1404, repose sur une définition de l'emploi qui sous-estime massivement le sous-emploi et le découragement. Le chômage des jeunes de 20 à 24 ans s'élève à 23,1 %, celui des femmes du même groupe d'âge à 34,9 %, et celui des femmes diplômées du supérieur à 23,3 %15. Les sources syndicales iraniennes anticipent, pour le seul effet cumulé de la guerre de février 2026 et de l'extension des sanctions, entre 3 et 4 millions de licenciements en cours d'année, et jusqu'à 10 à 12 millions d'emplois en risque, soit environ la moitié de la population active13.

La pauvreté, structures et bornes

Le taux de pauvreté absolue retenu par les institutions parlementaires iraniennes pour 2025 s'établit autour de 30 %, soit environ 26 millions de personnes16. Les estimations indépendantes situent la fourchette entre 40 et 55 millions de personnes en pauvreté absolue ou relative. Le Forum de recherche économique du Caire a documenté, dans une étude publiée en septembre 2025, une contraction cumulée de la classe moyenne iranienne de 28 points de pourcentage entre 2012 et 2019, soit en moyenne 17 points par an. Les données 2024 et 2025 prolongent cette contraction, et le quotidien Shargh, organe pourtant proche du pouvoir, a forgé en septembre 2025 l'expression de « classe moyenne pauvre » pour désigner les jeunes diplômés multipliant les emplois sans parvenir à maintenir un niveau de vie de classe moyenne.

Au regard de cette catastrophe interne, la comparaison régionale a une portée diagnostique précise. La Turquie, économie de taille comparable, ramène son inflation autour de 32 % en glissement annuel à la suite du resserrement orthodoxe entamé en 2024. L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït publient des taux d'inflation entre 1,7 et 3 %, soutenus par leurs ancrages monétaires au dollar et par la rente. L'Irak, exposé aux mêmes risques de fermeture du détroit d'Ormuz que l'Iran, maintient une inflation autour de 2 %. L'effondrement iranien n'est donc pas le produit d'une contagion régionale ; il est un produit spécifique du régime politique en place à Téhéran, de la captation parastatale qu'il a verrouillée et des décisions accumulées depuis 2018.

Les deux guerres et leurs effets cumulés

Le rappel chronologique conditionne la lecture économique. La guerre dite des Douze Jours, du 13 au 24 juin 2025, a frappé les installations nucléaires de Natanz, Fordow et Isfahan, le site gazier de South Pars, et plusieurs cibles militaires et urbaines10. Elle s'est conclue par un cessez-le-feu sans accord écrit. L'année 1404 a continué dans une économie de pénurie aggravée par le retour des sanctions onusiennes par snapback en septembre 2025, l'ajustement du taux préférentiel de change pour les importations alimentaires, et une vague de protestations à compter du 28 décembre 2025, dont la répression du 8 janvier 2026 a fait, selon les sources, plusieurs milliers à plus de trente mille morts dans les 48 premières heures12.

La seconde guerre, ouverte le 28 février 2026 par une vague de frappes coordonnées américano-israéliennes, a entraîné la mort du Guide Ali Khamenei dans les premières heures du conflit, la fermeture totale de l'espace aérien iranien, et la suspension de l'activité d'une grande partie des sous-traitants aéroportuaires, dont les salariés ont été renvoyés à domicile sans salaire11. C'est la date pivot que recoupent plusieurs des témoignages de notre corpus, le 9 esfand 1404. Le cessez-le-feu indéfini ouvert le 21 avril 2026 sous médiation pakistanaise n'a pas mis fin aux violations bilatérales. Le coût des dommages, dans les estimations iraniennes consolidées par la Banque centrale, se situe entre 270 et 300 milliards de dollars ; les estimations indépendantes de la FDD placent la fourchette entre 50 et 300 milliards, avec une médiane à 144 milliards. Les conséquences environnementales potentielles des frappes nucléaires, en particulier la contamination radiologique de certaines installations, pourraient s'étendre sur des décennies28.

Les sanctions, dans ce paysage, conservent une portée stratégique. Le snapback onusien réimposé le 28 septembre 2025 reste juridiquement contesté par Moscou et Pékin, mais opérationnellement reconnu par les marchés et les assureurs ; les sanctions américaines déployées sous l'administration Trump II ciblent en priorité la flotte fantôme et les raffineries dites « teapot » du Shandong, ainsi que les intermédiaires hongkongais qui en organisent la trésorerie26. Les exportations de brut iranien vers la Chine, estimées à 1,5 million de barils par jour en janvier 2026, se sont brutalement contractées d'environ 90 % en février-mars sous l'effet conjoint de la guerre et du durcissement secondaire ; elles se redressent partiellement depuis avril sans atteindre les niveaux antérieurs27.

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III. La parole des Iraniens

Les témoignages reproduits ci-dessous ont été reçus sur les comptes Instagram personnels de membres de DORNA entre la fin mai et le début juin 2026. Ils ont été choisis pour la diversité des situations qu'ils représentent et pour leur capacité à éclairer, l'un après l'autre, les structures sectorielles que l'analyse macroéconomique met à jour. Chaque encadré reproduit le texte original en persan et sa traduction française. Les commentaires éditoriaux, en italique, situent le témoignage dans le tableau d'ensemble du rapport.

a) Le seuil de l'inhabité, alimentation et rationnement

Témoignage 1 · Père de famille de quatre personnes, Téhéran

دایی من خیلی بدم میاد که کسی بفهمه تو زندگیم چه خبره ولی بعضی وقتا چاره‌ای نیست. شام امشب یک خانواده ۴ نفره اینه👇

« Mon oncle, je déteste l'idée que quelqu'un sache ce qui se passe dans ma vie, mais parfois il n'y a pas le choix. Voici le dîner de ce soir pour une famille de quatre personnes. »

Annoncer le dîner d'un foyer de quatre personnes comme un fait qu'il faut faire savoir au monde extérieur, malgré la honte qu'il y a à le faire, est l'un des marqueurs les plus directs de ce que signifie l'inflation alimentaire à 110 % au niveau du foyer iranien en 2026.

Témoignage 2 · Soutien de famille avec deux enfants

ما الا نزدیک به ی سال نه گوشت نه میوه نه برنج نخوردیم. من خودم سرپرست هستم، مادر دو فرزند. کار گیرم نمیاد. ی مغازه کوچیک با وامم راه انداختم اونم زدن زمین. الا نه شغل نه درآمد ندارم و نمیدونم بچه‌هامو چکار کنم. ی دختر دهه ۷۰ و ی پسر دهه ۱۳۸۸ دارم.

« Depuis presque un an nous n'avons mangé ni viande, ni fruits, ni riz. Je suis cheffe de famille, mère de deux enfants. Je ne trouve pas de travail. J'ai ouvert un petit commerce avec un emprunt, et celui-ci a été ruiné. Aujourd'hui je n'ai ni emploi, ni revenu, et je ne sais pas quoi faire pour mes enfants. J'ai une fille née dans les années 1990 et un fils né en 2009. »

Le retrait des protéines et du riz du panier alimentaire est désormais documenté à l'échelle d'années entières. Pour les mères seules en activité informelle, la chaîne emprunt-investissement-faillite est devenue un piège massif depuis l'écrasement des marges des petits commerces en 2024.

Témoignage 3 · Foyer de quatre personnes, salaire 25 millions de tomans

سلام با حقوق ۲۵ میلیونی و کارمندی یک خانواده ۴ تفری. فقط داریم می‌جنگیم برای بقا. تفریح و سفر که هیچ، حتی گوشت و مرغ هم باید حذف کنیم. میوه هم همینطور.

« Bonjour. Avec un salaire de 25 millions de tomans, fonctionnaire, foyer de quatre personnes. Nous nous battons pour la survie. Les loisirs et les voyages ne sont plus une option ; même la viande et le poulet, il faut les supprimer du budget. Les fruits aussi. »

À 25 millions de tomans par mois, le foyer dispose de moins de la moitié du seuil de pauvreté reconnu par le Centre de recherche du Majlis. La suppression simultanée de la viande, du poulet et des fruits du budget est cohérente avec l'inflation alimentaire au-dessus de 110 %.

Témoignage 4 · Foyer salarié sur Kala Barg

ماهایی که اجاره و خرج بچه و خرج خونه میدیم تنها درآمدمونم یه قرون یارانه و یه دوهزار کالابرگه چیکار باید بکنیم واقعا خسته شدم دیگه از نفس کشیدن.

« Nous, ceux qui payons le loyer, les charges et les enfants, notre seul revenu se résume à quelques sous de subvention (yarane) et à un coupon Kala Barg de deux mille tomans. Que devons-nous faire ? Je suis vraiment épuisée, même de respirer. »

Le système Kala Barg, carte de rationnement numérique mise en place en 2022, et la subvention yarane couvrent en 2026 l'équivalent symbolique d'environ deux kilos de poulet par mois et par personne. Le mot épuisement, dans ce témoignage, recouvre une fatigue physique mais aussi un constat politique.

b) Le logement comme défaite quotidienne

Témoignage 5 · Ouvrier du bâtiment, conjointe, deux enfants

سلام وقتتون بخیر، شوهرم کارگر هست ماهی پنجاه میلیون می‌گیریم ولی حتی نمی‌تونم بچم کلاس ورزشی ثبت نام کنم. دوازده میلیون اجاره خونه‌مه، سه تا قسط دارم مال وامی که گرفتیم، خودم و شوهرم هم هر دو مریضیم و مخارج اونم هست. اصلا خرید لباس برا خودم و شوهرم کنسل شده با لباس‌های سال قبل می‌گذرونیم. ولی امسال نتونستم برا بچم لباس تابستونه بگیرم.

« Bonjour. Mon mari est ouvrier. Nous touchons cinquante millions de tomans par mois. Je ne peux même pas inscrire mon enfant à un cours de sport. Le loyer est de douze millions par mois. Nous remboursons trois mensualités d'un prêt. Mon mari et moi sommes malades, avec des frais médicaux. L'achat de vêtements pour nous a été annulé, nous portons ceux de l'an passé. Cette année, je n'ai pas pu acheter à mon enfant ses vêtements d'été. »

Le loyer pèse 24 % du revenu brut du foyer. Le Centre de recherche du Majlis a documenté que le taux de pauvreté des ménages locataires en Iran approche désormais 40 %, faisant du logement le premier facteur de basculement dans la pauvreté pour la population urbaine.

Témoignage 6 · Célibataire propriétaire, revenu effondré

حدود یک ساله بخاطر بالارفتن دلار شغلم رو از دست دادم و درآمدم صفر شده… یک خونه دارم اجاره دادم ماهی ۱۰۰ میلیون… فقط می‌تونم شکمم رو سیر کنم و اجاره خونه ۸۰ متری بدم… یک ماشین لباس‌شویی می‌خوام بگیرم حداقل ۱۰۰ میلیون قیمتشه… موندم چیکار کنم… نه سفر می‌رم، نه گوشیم رو عوض می‌کنم، نه خرج اضافه. تازه یک نفر مجرد هم هستم… نمی‌دونم مردم چجوری با ۲۰ م زندگی می‌کنن…

« Cela fait environ un an que j'ai perdu mon travail à cause de la hausse du dollar, mon revenu est tombé à zéro. J'ai une maison que je loue cent millions par mois. Je peux à peine remplir mon ventre et payer le loyer d'un appartement de quatre-vingts mètres carrés. Je voudrais acheter une machine à laver, le moins cher coûte cent millions. Je ne sais pas quoi faire. Je ne voyage pas, je ne change pas de téléphone, je ne dépense rien d'extra. Je suis célibataire ; je ne sais pas comment les gens vivent avec vingt millions. »

Le ratio prix d'achat sur loyer documenté à Téhéran et l'impossibilité d'acheter un bien d'équipement durable au prix d'un trimestre de salaire moyen sont les marqueurs concrets de l'effondrement de la classe moyenne propriétaire. Cette personne reste solvable parce qu'elle dispose d'un actif, mais voit son revenu disponible se contracter.

c) La santé comme variable d'ajustement

Témoignage 7 · Mère de famille de 42 ans, dix dents douloureuses

شب‌تون بخیر. همسرم از هموطنان باشرفی هست که تا پای جان داره تلاش می‌کنه. ولی الان شش ماهه که دندون درد دارم. ده تا دندونم مونده از درد هر شب تا صبح بیدارم. در نظر داشتم قسطی برم اوردنچر کنم، انقد وضع اقتصادیمون فاجعه‌باره که حتی واسه پروتز هم پول نداریم. من حتی پول کشیدن دندونم رو هم ندارم. خیر، سرم ۴۲ ساله‌مه. تو ایران زندگی کردن با آخوندها مثل مصیبت می‌مونه. هر روز بدبختی، هر روز خبر بد و هر روز فقیرتر. به خدا بعضی شب‌ها به سرم می‌زنه کاش فردا رو نبینم. ولی به خاطر دخترم ادامه می‌دم. تنها امیدم اینه مملکت به سر و سامانی برسه بلکه ما قشر ضعیف هم بتونیم نفس بکشیم.

« Bonsoir. Mon mari est de ces compatriotes honorables qui se battent jusqu'à la dernière goutte. Mais voilà six mois que j'ai mal aux dents. Dix dents en attente, je suis réveillée toute la nuit par la douleur. Je voulais me faire poser une prothèse en plusieurs fois. Notre situation économique est si catastrophique que nous n'avons même pas de quoi payer une prothèse. Je n'ai même pas de quoi me faire arracher la dent. J'ai quarante-deux ans. Vivre en Iran avec les akhonds, c'est comme vivre un malheur. Chaque jour la misère, chaque jour les mauvaises nouvelles, chaque jour plus pauvres. Par Dieu, certaines nuits une voix me dit que je voudrais ne pas voir le jour qui vient. Mais je continue pour ma fille. Mon seul espoir est que ce pays trouve un ordre, pour que notre classe faible puisse enfin respirer. »

Trois constats convergent. La couverture du panier dentaire par le système d'assurance Tamin Ejtemai est résiduelle. Le coût d'une prothèse dépasse souvent un salaire mensuel. La présence d'idées passives de mort, exprimée comme constat ordinaire de fin de journée, est l'un des marqueurs cliniques les plus surveillés dans la littérature sur la dépression majeure en contexte d'insécurité économique chronique.

Témoignage 8 · Épouse d'agent immobilier sous chimiothérapie, trois enfants

درود، وقت بخیر، همسرم املاکی هست. چهار ماه درآمد صفر داریم. خودم سرطان دارم و تحت شیمی‌درمانی‌ام. سه تا بچه دارم. حتی یه دونه پسته یا یه تیکه گوشت نتونستیم تهیه کنیم که وضعیت خون و ضعفم برطرف بشه. لباس و خریدهای دیگه که کلا رویا شده برامون. حتی یه کلاس معمولی بچه‌مو ثبت‌نام نکردم.

« Bonjour. Mon mari est agent immobilier. Voilà quatre mois que notre revenu est nul. Moi-même, j'ai un cancer et je suis sous chimiothérapie. J'ai trois enfants. Nous n'avons pas pu nous offrir une seule pistache, pas un morceau de viande, pour traiter mon anémie. Les vêtements et les autres achats sont devenus pour nous un rêve. Je n'ai même pas pu inscrire mon enfant à un cours de loisirs ordinaire. »

La conjonction du chômage du soutien de famille, d'une maladie grave nécessitant un apport nutritionnel spécifique, et de la cherté des protéines représente la situation type qui produit l'augmentation des renoncements aux soins documentée dans l'étude longitudinale publiée en 2025 sur la dépense catastrophique en santé en Iran (de 8,3 % en 2011 à 14,2 % en 2020, et probablement bien davantage en 2026).

d) Le travail dévalué

Témoignage 9 · Mécanicien d'atelier de précision, patron de petite entreprise

من تراشکارم. ۳۰ تا پرسنل داشتم. الان ۱۰ تا دارم. اگه بفروشم، حقوق و بیمه و مالیات و ارزش افزوده ندم، ماهی ۱ میلیارد جلو هستم. ماشینم از عید خرابه. شرکت [نام] بهم پول نمی‌ده. حقوق هم. ۶۰ درصد اضاف کردن استیل قبل عید ۷۰۰ هزار، برج ۲ شد ۱ میلیون و دویست.

« Je suis tourneur. J'avais trente employés, j'en ai dix aujourd'hui. Si je vendais, et que je ne payais ni salaires, ni assurances, ni taxes, ni TVA, je serais à un milliard de tomans de bénéfice par mois. Ma voiture est en panne depuis Norouz. La société [nom] ne me paye pas, et ne paye plus les salaires. L'acier a augmenté de soixante pour cent. Avant Norouz, sept cent mille tomans, au deuxième mois de l'année, un million deux cent mille. »

Ce patron d'atelier de précision décrit un mécanisme central de la destruction du tissu manufacturier iranien : la marge brute d'une entreprise productive est entièrement absorbée par les charges sociales, la hausse des intrants et l'impayé de ses donneurs d'ordre. La sous-traitance industrielle iranienne, exposée à des entreprises elles-mêmes en difficulté, voit sa capacité de paiement se déliter en chaîne.

Témoignage 10 · Conjointe d'employé d'aviation en sous-traitance, locataires

درود جناب تدین، همسر من از پرسنل پیمانکاری شرکت هواپیمایی هستند که از ۹ اسفند به خاطر جنگ دیگه سر کار نرفتن و هیچ حقوقی هم دریافت نکردند. متاسفانه مستأجر هم هستیم و هیچ درآمد دیگه‌ای هم نداریم. نه شرکت پیمانکار گردن می‌گیره حقوق بده، نه هواپیمایی گردن می‌گیره برا حقوق. واقعا نمی‌دونیم باید چیکار کنیم با این اوضاع سرسام‌آور گرونی. واقعا دلم می‌خواد این قضیه جهانی بشه تا آبروی این بی‌شرفها تو کل دنیا بره.

« Bonjour. Mon mari fait partie du personnel sous-traitant d'une compagnie aérienne. Depuis le 9 esfand (28 février 2026), à cause de la guerre, il ne va plus au travail et n'a touché aucun salaire. Nous sommes locataires et n'avons aucun autre revenu. Ni l'entreprise sous-traitante n'assume le paiement, ni la compagnie aérienne. Nous ne savons vraiment pas quoi faire dans cette inflation effrayante. Je voudrais sincèrement que cette affaire devienne mondiale, pour que le monde entier voie la honte de ces sans-honneur. »

Le 9 esfand 1404 (28 février 2026) est la date d'ouverture de la guerre américano-israélo-iranienne de 2026. Les sociétés sous-traitantes de l'aviation civile iranienne ont reçu instruction de garder leurs salariés contractuels à domicile, dans un statut sans protection sociale ni droit à l'indemnité29.

Témoignage 11 · Jeune marié de 33 ans, salaire 30 millions de tomans

درود آقای [نام]. بنده یه جوون ۳۳ ساله‌ام. نزدیک به ۲ سال هست عقد کردم. درآمدم تقریبا ۳۰ تومنه در ماه. اما هنوز نتونستم جهیزیمو تکمیل کنم. هم خودم و هم همسرم شب و با اشک و گریه به صبح می‌رسونم. تو این ۲ سال نصف موهام سفید شده. یه ماشین لباس‌شویی بنجول ایرانی شده ۹۰ میلیون. آخه من کارگر از کجا باید بیارم؟ حرف می‌زنیم، می‌شیم جاسوس اسرائیل و خائن و وطن‌فروش. طوری شده که دیگ ب خدا هم ایمانی ندارم و شب و روز فحش‌ش می‌دم با این عدالتش. ب روح پدرم خسته‌ام. امروز رفتم تا مرز خودکشی.

« Bonjour. J'ai trente-trois ans, je suis fiancé depuis bientôt deux ans. Mon revenu est d'environ trente millions de tomans par mois. Je n'ai toujours pas pu compléter le trousseau de mariage (jahizieh). Ma fiancée et moi-même pleurons jusqu'au matin. En deux ans, la moitié de mes cheveux a blanchi. Une machine à laver iranienne de mauvaise qualité coûte quatre-vingt-dix millions de tomans. Moi qui suis ouvrier, où la trouverai-je ? Si nous protestons, nous devenons espions d'Israël, traîtres, vendeurs de patrie. J'en suis au point où je n'ai plus foi en Dieu, je l'insulte jour et nuit pour cette justice qu'il accepte. Par l'âme de mon père, je suis épuisé. Aujourd'hui, je suis allé jusqu'au seuil du suicide. »

Le coût d'un mariage iranien, structuré autour du trousseau et des biens d'équipement, devient inaccessible à un revenu situé pourtant au-dessus du salaire minimum. La fonction politique du témoignage est lisible dans la phrase rapportant la criminalisation de la parole. Le seuil du suicide est ici verbalisé sans euphémisme.

Témoignage 12 · Diplômée de l'Université de Téhéran, licenciée

بیکار شدم به دلیل تعدیل نیرو. تحصیل‌کرده دانشگاه تهرانم. دوتا گربه حمایتی دارم. واقعا لعنت بهشون. زندگی و جوونی‌رو بهمون زهر کردن. مرغ خریدن شده آرزو. اگر بخاطر گربه‌هام نبود، نمی‌خواستم یک لحظه‌ام تو این مملکت زنده بمونم.

« On m'a licenciée pour réduction d'effectifs. Je suis diplômée de l'Université de Téhéran. J'ai deux chats que je prends en charge. Maudits soient-ils, ils ont empoisonné notre vie et notre jeunesse. Acheter du poulet est devenu un rêve. S'il n'y avait pas mes chats, je ne voudrais pas rester vivante une seconde dans ce pays. »

Le profil de la diplômée d'une grande université publique licenciée pour réduction d'effectifs est désormais courant. Le ministre iranien des Sciences a reconnu, fin 2024, que vingt-cinq pour cent des professeurs avaient quitté le pays. La fuite des cerveaux iranienne est régulièrement classée au premier rang mondial.

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IV. Lecture structurelle, un effondrement organisé

Le diagnostic conventionnel sur l'économie iranienne attribue l'inflation et la chute du rial à la combinaison des sanctions internationales et d'une mauvaise gestion macroéconomique. Cette lecture est honnête mais incomplète. Elle laisse intacte la question centrale : pourquoi, à pression sanctionniste équivalente, un Iran sans République islamique présenterait-il un profil économique très différent de celui de 2026 ? La réponse tient à l'architecture extractive du régime, à la captation parastatale qui en constitue le cœur productif, à la gestion politique du système des subventions, et au verrouillage institutionnel qui interdit toute correction par voie démocratique. Quatre éléments éclairent cette architecture.

La captation parastatale

La part de l'économie formelle iranienne contrôlée par les Gardiens de la Révolution, les fondations religieuses (bonyads) et les holdings adossés au bureau du Guide est, selon les estimations agrégées de l'institut Clingendael, du Stimson Center et des désignations du Treasury américain, supérieure à la moitié du PIB lorsque l'on consolide Khatam al-Anbiya (le conglomérat de construction des Gardiens), le Setad (Execution of Imam Khomeini's Order), l'Astan Quds Razavi et le Bonyad Mostazafan17. Cette consolidation n'est pas une figure rhétorique : le projet de budget iranien pour l'année 1404 affectait directement 51 % des recettes d'exportation d'hydrocarbures, soit environ douze milliards d'euros, au CGRI et aux forces de l'ordre18. Le complexe sécuritaro-religieux constitue l'ossature productive du régime, et non son excroissance.

Le patrimoine que contrôle effectivement le bureau du Guide se laisse situer entre la borne basse établie par Steve Stecklow et l'équipe de Reuters en 2013, à quatre-vingt-quinze milliards de dollars pour le seul Setad, et la borne haute consolidée par les estimations de 2024-2026, autour de deux cents milliards une fois agrégés Astan Quds Razavi et Bonyad Mostazafan19. Le mécanisme de constitution de ce patrimoine, documenté dans les archives juridiques iraniennes, repose sur la saisie systématique de biens appartenant à des minorités religieuses (en particulier les bahaïs), à des dissidents politiques et à des expatriés, complétée par l'attribution privilégiée de positions de marché dans la finance, les télécommunications, l'énergie et l'immobilier. Ce schéma extractif s'auto-alimente : chaque sanction étrangère qui complique l'accès au marché international à des opérateurs ordinaires creuse l'avantage compétitif des opérateurs parastataux, capables d'absorber le coût d'évitement.

L'inversion structurelle des subventions

Le système de subventions iranien, héritier des grandes lignes économiques de la République islamique depuis 1979, a atteint une régressivité telle que l'économiste Djavad Salehi-Isfahani a pu décrire un transfert net du bas de l'échelle vers le haut. Le carburant subventionné bénéficie prioritairement aux véhicules à fort kilométrage des classes supérieures, aux flottes logistiques parastatales et aux réseaux de contrebande transfrontalière. Le président Pezeshkian a lui-même reconnu en 2024 que vingt à trente millions de litres de carburant quittent illégalement le territoire chaque jour, dont jusqu'à six millions par la seule frontière pakistanaise20. L'organisation, à la fois logistique et politique, de cette contrebande passe par des points de passage que les Gardiens contrôlent.

Le système Kala Barg et la subvention yarane, censés compenser pour les ménages les plus modestes, sont en 2026 d'une efficacité symbolique. Les témoignages reproduits dans la section précédente situent leur valeur à quelques sous de subvention et un coupon de deux mille tomans. La traduction politique de cette structure tient en une phrase : les ménages des plus pauvres reçoivent une aide nominale dans une monnaie qui se déprécie de 100 % en dix-huit mois ; pendant ce temps, les rentes effectives du complexe parastatal restent denominated en biens réels et en arbitrages de change.

L'évasion sanctionniste et la fuite des capitaux

Le système iranien combine une exposition aux sanctions et une organisation sophistiquée d'évitement. La flotte fantôme iranienne, opérant via des transferts de cargaison en mer dans le golfe d'Oman et aux abords du détroit de Malacca, des changements de pavillon, des falsifications de documents et des sociétés intermédiaires aux Émirats arabes unis et en Asie, achemine environ 1,5 million de barils par jour vers les raffineries indépendantes du Shandong en Chine26. Le Treasury américain en a désigné cinq depuis mars 2025, notamment Shandong Shouguang Luqing Petrochemical et Shandong Shengxing Chemical. La rente de ces flux ne nourrit pas l'économie iranienne dans son ensemble, elle nourrit les structures qui en contrôlent l'acheminement.

À l'autre extrémité de la chaîne, la fuite des capitaux iraniens vers l'étranger est massive et documentée. Les estimations agrégées des organes pourtant proches du régime (le quotidien Kayhan) parlent d'au moins 32 milliards de dollars de fuite de capitaux annuelle, auxquels s'ajoutent entre 36 et 60 milliards perdus à la contrebande. La Bourse & Bazaar Foundation et l'Institut Hudson ont documenté l'achat massif d'actifs immobiliers iraniens à Dubaï, à Istanbul (les Iraniens ont été le premier groupe d'acheteurs étrangers de l'immobilier turc pendant plusieurs années post-2018) et à Toronto21. Le ciblage opérationnel des avoirs offshore liés à la nomenklatura iranienne, en particulier par la Direction du Trésor américain et par le mécanisme européen de gel des avoirs, constitue à ce titre un levier d'action et non un effet collatéral des sanctions.

Le verrouillage politique

Cette architecture extractive ne se maintient en place qu'au prix d'un verrouillage politique qui interdit la correction interne. Les élections législatives de 2024 ont vu, sur 48 847 candidatures déposées, 15 200 retenues par le Conseil des gardiens. La participation s'est établie à 41 %, plus bas niveau historique de la République islamique, avec environ 5 % de votes invalidés en signal de protestation explicite22. L'élection présidentielle de la même année a porté Massoud Pezeshkian à la tête de l'exécutif, mais ses marges de manœuvre ont été restreintes dès l'investiture et la mort du Guide Ali Khamenei le 28 février 2026 a déclenché une succession dont la séquence est elle-même éclairante. L'Assemblée des experts, sous documentation de pression et de contacts répétés émanant du CGRI, a investi le 9 mars 2026 Mojtaba Khamenei comme troisième Guide de la République23, soit la première dévolution dynastique du pouvoir religieux suprême depuis la fondation du régime.

La répression du soulèvement de la fin décembre 2025 et du 8 janvier 2026, les massacres de masse documentés par Amnesty et HRANA, et le rythme des exécutions confirment la fonction politique du régime. ECPM enregistre au moins 1 639 exécutions sur l'année calendaire 2025 ; le cumul mars 2025 - mars 2026 dépasse les 2 657, plus du double de l'année antérieure9. Depuis le 28 février 2026, l'organisation Amnesty International a comptabilisé plus de six mille arrestations arbitraires et au moins trente-neuf exécutions politiques en moins de deux mois25. La criminalisation de la pauvreté, exprimée par l'un des témoignages reproduits sous l'expression de la priorité accordée par les tribunaux à la condamnation des protestataires plutôt qu'au recouvrement des dommages-intérêts dus à un travailleur, n'est plus une métaphore.

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VII. Indicateurs à surveiller jusqu'à l'automne 2026

Ce rapport est arrêté au 4 juin 2026. Les indicateurs ci-dessous supposent un suivi attentif, dont la trajectoire conditionnera la lecture des prochaines décisions internationales.

Sur le terrain monétaire : le taux IRR par USD de marché libre, l'écart entre le taux marché libre et les taux officiels, et le rythme de retrait des taux préférentiels restants pour les importations essentielles.

Sur le terrain humanitaire : les chiffres mensuels de l'UNHCR sur les déplacements aux frontières arménienne, turque, pakistanaise et irakienne ; les disponibilités effectives sur la liste OMS des médicaments essentiels dans les pharmacies de Téhéran, Mashhad, Tabriz et Shiraz.

Sur le terrain politique : la résolution publique du statut du président Massoud Pezeshkian, dont la démission rapportée fin mai 2026 a été démentie sans rétractation publique de l'intéressé30 ; la confirmation ou l'infirmation du leadership effectif du nouveau Guide Mojtaba Khamenei vis-à-vis du CGRI ; les rythmes hebdomadaires d'exécutions politiques relayés par Amnesty International et HRANA.

Sur le terrain juridique : l'évolution de la position russo-chinoise sur la validité du snapback onusien ; la décision des juridictions européennes sur les actions en gel d'avoirs liés à la nomenklatura iranienne dans les Émirats arabes unis et en Turquie ; l'avancée des dossiers de documentation du massacre de janvier 2026 auprès du Conseil des droits de l'homme à Genève.

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Notes et sources

  1. Banque centrale d'Iran, série mensuelle CPI, point à point, fin esfand 1404 (20 mars 2026) ; reprise dans Bourse & Bazaar Foundation, FX & Inflation Reports, avril 2026.
  2. Centre statistique d'Iran, indice des prix à la consommation, alimentation et boissons, février 2026 ; reprise par Al-Jazeera, « Food inflation hammers households in war-hit Iran », 10 mai 2026.
  3. Steve H. Hanke, Troubled Currencies Project, Cato Institute et Johns Hopkins, estimation mensuelle 69,6 %, équivalent à un régime d'hyperinflation au sens de Cagan ; AIER, « Hanke Uncovers Iranian Currency Hyperinflation », 2026.
  4. International Monetary Fund, World Economic Outlook, avril 2026 : Iran, inflation moyenne 2026 estimée à 68,9 %, contraction du PIB réel à –6,1 %.
  5. Bonbast et Alanchand, taux marché libre IRR/USD, relevé du 4 juin 2026 : 1 747 000 rials par dollar.
  6. Iran International, « Iran's minimum wage fell from $238 to $90 », 8 octobre 2025 ; Euronews, « Iran raises minimum wage by 60 percent », 17 mars 2026.
  7. Conseil supérieur du travail, décret de fixation du salaire minimum 1405 : 166 255 500 rials par mois ; bench syndical ILNA documentant la position des représentants des travailleurs.
  8. Ministère du Bien-être et de la Sécurité sociale, seuil de pauvreté national 1404 : 6 128 739 tomans par personne et par mois. Centre de recherche du Majlis, audition publique de novembre 2025 : seuil de pauvreté à Téhéran supérieur à 30 millions de tomans par foyer, estimation indépendante au-delà de 55 millions de tomans pour un foyer de quatre personnes.
  9. ECPM, rapport annuel 2025 ; Amnesty International, mises à jour 2026 ; cumul mars 2025 – mars 2026 : au moins 2 657 exécutions, plus du double de l'année antérieure.
  10. ISIS-Online, Post-Attack Assessment of the First 12 Days of Israeli Strikes on Iranian Nuclear Facilities ; CFR, US, Israel Attack Iranian Nuclear Targets, Assessing the Damage ; chronologie du 13 au 24 juin 2025.
  11. Reuters, AP, Al-Jazeera et House of Commons Library, briefings CBP-10521 et CBP-10637, sur l'ouverture du 28 février 2026 et l'extension indéfinie du cessez-le-feu au 21 avril 2026 ; FDD, Operation Epic Fury impact study, avril 2026.
  12. Amnesty International et HRANA, communiqués de janvier et février 2026 ; estimations de victimes en partie contestées, fourchette basse documentée à plusieurs milliers, fourchette haute attribuée à une note interne du ministère iranien de la Santé au-delà de trente mille tués dans les premières 48 heures.
  13. Iran International, mai 2026, citant des sources syndicales ; cas documentés de Digikala, Kamva, et des usines textiles de Qazvin et Marvdasht.
  14. World Bank, Iran Economic Monitor, avril 2026 : retrait progressif du taux préférentiel à 285 000 rials par dollar pour les importations essentielles.
  15. Statistical Centre of Iran, enquête trimestrielle sur la population active, hiver 1404. Femmes de 20 à 24 ans : 34,9 % de chômage ; diplômées du supérieur : 23,3 %.
  16. Banque mondiale, Iran MPO ; ERF, étude du 30 septembre 2025, documentant une contraction cumulée de la classe moyenne de 28 points entre 2012 et 2019, prolongée 2024 et 2025.
  17. U.S. Department of the Treasury, désignations de janvier 2021 portant sur Execution of Imam Khomeini's Order (Setad), Astan Quds Razavi et Bonyad Mostazafan ; Clingendael, Beyond the IRGC: The rise of Iran's military-bonyad complex.
  18. Iran International, « Khamenei, IRGC boost share of Iran's oil revenues and state assets », avril 2025 : projet de budget 1404 affectant 51 % des recettes d'exportation d'hydrocarbures au CGRI et aux forces de l'ordre.
  19. Reuters, série d'investigation Assets of the Ayatollah de Steve Stecklow et al., 2013 ; mise à jour agrégée portant le patrimoine sous contrôle effectif du Guide à environ 200 milliards de dollars une fois consolidées Setad, Astan Quds Razavi et Bonyad Mostazafan.
  20. Iran Chamber of Commerce ; aveu du président Pezeshkian (2024) : 20 à 30 millions de litres par jour de contrebande de carburant ; RFE/RL et Iran News Update sur la route pakistanaise (jusqu'à 6 millions de litres par jour).
  21. Bourse & Bazaar Foundation, The Shadow of Sanctions in Istanbul's Housing Market, décembre 2023 ; Iran International, « Iranians Still Among Top Foreign Buyers Of Turkish Real Estate », mars 2024 ; Hudson Institute, How to Target Iran's Kleptocracy.
  22. International Crisis Group, Closing Circles: Iran's Exclusionary 2024 Elections ; Stimson Center, Iran's Faustian 2024 Elections : 41 % de participation, plus bas niveau historique.
  23. Source agrégée : Iran International et Wikipédia, « 2026 Iranian supreme leader election », mars 2026 ; investiture de Mojtaba Khamenei comme troisième Guide le 9 mars 2026, sous documents de pression de l'Assemblée des experts.
  24. UNHCR, briefing humanitaire avril 2026, estimation de 3,2 millions de personnes déplacées à l'intérieur de l'Iran ou ayant franchi les frontières depuis le 28 février 2026.
  25. ACLED, Middle East Special Report, mars 2026 ; Amnesty International, « Iran : Wave of Arbitrary Arrests and Political Executions », avril 2026.
  26. U.S. Department of State, Maximum Pressure with Sanctions Targeting Iran's Shadow Oil Economy, fact sheet, mai 2026 ; OFAC, désignations de raffineries indépendantes du Shandong et de réseaux d'intermédiaires hongkongais.
  27. Stimson Center, Iran's Oil Exports: Resilience Amid Sanctions and Snapback, 2025 ; Clingendael, Sanctions without Shock? United Nations Snapback and Iran's Oil Exports.
  28. Bulletin of the Atomic Scientists, juillet 2025 : conséquences environnementales potentielles des frappes sur les sites nucléaires.
  29. Kayhan Life, IBTimes et Times of Israel, mars-mai 2026 sur la sous-traitance aéroportuaire iranienne : aéroports d'IKA et Mehrabad partiellement fermés, instructions des sociétés sous-traitantes à leurs salariés contractuels de demeurer à domicile.
  30. Iran International, fin mai 2026 : lettre de démission rapportée du président Massoud Pezeshkian au Guide Mojtaba Khamenei, déclarant le gouvernement exclu de la décision réelle.