L'économie mondiale sortira de la guerre d'Ormuz plus résiliente qu'elle n'y est entrée. C'est une bonne nouvelle pour les Européens et une horloge pour les Iraniens, parce que la même adaptation qui protège les uns retire aux autres la seule chose qui peut encore être convertie en résultat politique.

La résilience n'est pas une permission. Un monde qui apprend à se passer du détroit d'Ormuz n'a pas moins de raisons d'agir sur l'Iran, il en a moins de moyens, et pour une durée qui se compte désormais en mois.

Le 11 mars 2026, l'Agence internationale de l'énergie a déclenché la sixième action collective de son histoire et la plus vaste : 426 millions de barils, une fois additionnées les contributions confirmées le 19 mars. Six mois plus tard, ces barils ont été absorbés, les stocks mondiaux sont passés sous les 7,9 milliards de barils fin juillet, la réserve stratégique américaine est retombée à son plus bas niveau depuis quarante-trois ans, et le Brent est repassé au-dessus de cent dollars le 9 septembre.

Ce récit se lit couramment comme celui d'un échec. Il décrit en réalité un système qui a tenu. Le pic de la crise remonte au 7 avril, quand le baril physique a atteint 144,42 dollars, le niveau le plus élevé jamais publié depuis la création de l'indice en 1987. Cinq mois plus tard, avec le détroit toujours contraint et une moyenne de dix à treize navires marchands par jour là où il en passait cent trente avant la guerre, le baril vaut cent un dollars. L'économie mondiale a encaissé la fermeture de son principal passage énergétique et continue de croître de 3,0 % selon la dernière révision du Fonds monétaire international.

Ce que la résilience veut dire concrètement

Elle ne tient pas au hasard ni à la chance climatique. Elle tient à quatre mécanismes identifiables, tous en accélération.

Le premier est le contournement physique. Le pipeline Est Ouest saoudien, qui relie Abqaiq à Yanbu sur la mer Rouge, a atteint sept millions de barils par jour au premier trimestre 2026, un record absolu depuis sa mise en service, et son directeur général le décrit comme fonctionnant à capacité maximale. Chaque baril qui sort du Golfe persique sans franchir Ormuz est un baril soustrait au levier de Téhéran, définitivement.

Le deuxième est la substitution de la demande. Kpler a révisé à la baisse les importations indiennes de gaz naturel liquéfié de 1,3 million de tonnes pour 2026 dans son scénario de conflit prolongé sur le détroit, et signale un recul comparable de la demande chinoise sous l'effet des prix élevés. Ce n'est pas seulement de la destruction de demande par le prix : plus de la moitié des voitures neuves vendues en Chine sont électriques. Une part du marché pétrolier mondial ne reviendra pas, quel que soit le prix.

Le troisième est déjà mesuré en Europe, et il est trop peu cité. Le Centre for Research on Energy and Clean Air a chiffré à 36 milliards d'euros les achats de combustibles fossiles évités par les capacités d'électricité propre installées dans l'Union depuis 2020, sur les cinq premiers mois de la crise seulement. À comparer aux 41 milliards d'euros de surcoût d'importation supportés sur la même période par les Pays-Bas, l'Italie, la France et l'Espagne réunis. La facture aurait été de moitié plus lourde sans un investissement décidé pour d'autres raisons, six ans plus tôt.

Le quatrième est financier. La Banque centrale européenne a relevé son taux d'un quart de point le 10 septembre, à 2,50 %, avec une inflation de zone euro à 3,3 %. C'est une économie qui gère un choc énergétique, pas une économie qui le subit. En 1974, le même choc rapporté au produit intérieur brut avait produit deux points d'inflation supplémentaires et une récession.

Chaque mois de guerre rend l'économie mondiale un peu moins dépendante du détroit d'Ormuz. Donc chaque mois de guerre rend un peu moins efficace l'instrument que l'Occident tient dans cette région. Le levier ne se déprécie pas parce qu'il échoue. Il se déprécie parce qu'il réussit.

Ce qui, en face, ne s'adapte pas

La symétrie s'arrête là. Le Fonds monétaire international publie les deux chiffres dans les mêmes documents et avec la même méthode : l'économie mondiale perd trois dixièmes de point de croissance par rapport à sa trajectoire d'avant-guerre, l'économie iranienne en perd 7,2. Vingt-quatre fois plus, rapporté à la taille de chacune.

L'écart ne se referme pas, il s'ouvre. L'Iran exportait 1,68 million de barils par jour en moyenne en 2025 ; les chargements du mois d'août sont tombés entre 220 000 et 255 000 barils par jour. Depuis l'entrée en vigueur du blocus naval le 14 juillet, Kpler ne relève aucune cargaison de brut iranien ayant franchi la zone. Ce qui arrive encore en Chine sort d'un stock flottant constitué à l'extérieur, tombé de 90 millions de barils à la mi-juillet à 29 millions début septembre, et dont l'épuisement est estimé à la fin octobre.

Ce que cela produit dans la société iranienne est d'un autre ordre que ce que produisent cent un dollars le baril à Rotterdam. Le rial est passé de 1 350 000 pour un dollar au nouvel an iranien à 2 351 000 le 10 septembre. Le salaire minimum, revalorisé de 60 % en nominal en mars, valait alors 123 dollars et en vaut aujourd'hui 71. L'inflation alimentaire a atteint 128 % sur le mois de Tir selon le Centre statistique d'Iran, avec 261,5 % sur les huiles et 147,1 % sur les produits laitiers. Un institut affilié au fonds de pension public projette 45 % de la population sous le seuil de pauvreté cette année.

Et la pénurie de médicaments que décrivent les pharmaciens iraniens ne vient pas d'un embargo sur les médicaments, qui n'existe pas. Elle vient de la trésorerie de l'État, avec sept à neuf mois de retard de remboursement des organismes d'assurance, et de la prudence des banques européennes qui refusent des transactions pourtant licites. Ce second facteur relève d'une décision européenne et peut être corrigé par une décision européenne.

La conclusion stratégique que DORNA en tire

La question pertinente n'est plus de savoir si la pression fonctionne. Elle fonctionne, et son efficacité est précisément ce qui la rend transitoire. La question est de savoir ce que l'Europe compte en faire pendant qu'elle en dispose encore.

Le levier détenu aujourd'hui par les partenaires occidentaux est à son maximum et décroît. Le coût supporté par la société iranienne est à son minimum et croît. Ces deux courbes se croisent. L'attentisme n'y est pas une position neutre : il revient à dépenser un stock fini d'influence sans rien acheter, pendant que la population iranienne en paie les intérêts.

DORNA ne demande ni un durcissement ni un allègement des sanctions. Ces deux débats occupent tout l'espace disponible et manquent la question, qui est de conversion. Une pression que l'on n'a pas assortie d'une contrepartie définie n'est pas convertible en résultat politique, quelle que soit son intensité. C'est un instrument sans mode d'emploi.

Ce que DORNA recommande
  1. Définir publiquement, avant la fin 2026, les critères vérifiables d'un allègement. Moratoire sur les exécutions, libération des prisonniers politiques, rétablissement de l'accès à internet, accès des mécanismes d'enquête des Nations unies. Une pression dont les conditions de sortie ne sont pas écrites publiquement ne produit aucun calcul chez celui qui la subit. L'instrument existe déjà : il manque le barème.
  2. Sécuriser le canal humanitaire et médical par une garantie souveraine de non-poursuite. Le blocage tient au sur-respect des sanctions par les banques, pas au droit applicable. Une garantie écrite de l'Union et des États membres à leurs établissements financiers, sur le modèle des dispositifs déjà utilisés pour d'autres théâtres, lève l'obstacle sans modifier un seul régime de sanctions.
  3. Faire de la politique énergétique une politique iranienne assumée. Les 36 milliards d'euros d'achats fossiles évités par les capacités propres déjà installées sont la démonstration chiffrée que chaque point de dépendance retiré est un point de levier retiré à Téhéran comme aux pétromonarchies. Accélérer ce programme relève désormais de la sécurité, et devrait être présenté comme tel aux opinions européennes avant le second hiver de guerre.
  4. Commander au Parlement européen une comptabilité consolidée du coût du conflit. Les 282 milliards d'euros de surcoût mondial d'importation fossile, les 41 milliards supportés par quatre États membres et les 36 milliards évités doivent figurer dans un même document public. La thèse de la résilience n'a de valeur politique que documentée, et c'est elle qui tiendra les opinions pendant la durée qui reste.
  5. Ouvrir un canal de consultation structuré et non exclusif avec les forces démocratiques iraniennes plurielles. Le jour où la pression se convertit, il faut une contrepartie constituée en face. Ce canal doit rester ouvert à l'ensemble du spectre démocratique iranien, à l'intérieur comme en exil, sans consécration d'une figure ni d'une famille politique, et doit associer les organisations professionnelles, syndicales et civiques qui portent aujourd'hui la contestation sociale à l'intérieur du pays.

Ce que cette thèse n'autorise pas

Que le monde s'adapte ne rend le blocus ni indolore ni indéfiniment soutenable pour ceux qui le subissent. Les Iraniens qui font la queue devant une pompe à Tabriz ne bénéficient d'aucune substitution, d'aucun pipeline de contournement et d'aucun parc électrique installé six ans plus tôt. La résilience est une propriété des systèmes complexes et diversifiés ; c'est exactement ce dont quarante-six ans de rente pétrolière et d'isolement ont privé l'économie iranienne.

DORNA rappelle donc ce qui devrait aller de soi et qui se perd dans le débat sur l'efficacité des sanctions : l'objectif n'est pas la contrainte, il est la transition. La contrainte n'a de sens que rapportée à un horizon politique. Sans cet horizon, elle produit un pays appauvri gouverné par le même appareil, ce qui est le pire des résultats possibles pour les Iraniens comme pour la sécurité européenne.

L'économie mondiale sortira de cette guerre plus diversifiée, moins exposée au détroit et moins vulnérable au chantage énergétique. C'est un acquis, et il est durable. Reste à savoir si les mois pendant lesquels cet acquis se construit auront servi à autre chose qu'à le construire.

DORNA est une organisation non partisane qui œuvre à la structuration d'une transition démocratique en Iran. Elle ne soutient aucune formation ni aucune personnalité de l'opposition iranienne à titre exclusif, et défend un cadre pluraliste ouvert à l'ensemble des sensibilités démocratiques du pays. Les chiffres cités proviennent du Fonds monétaire international, de l'Agence internationale de l'énergie, de la Banque centrale européenne, du Centre statistique d'Iran, de Kpler, du Centre for Research on Energy and Clean Air et de sources de presse internationale, et sont datés dans le corps du texte.